Alors voilà: après avoir poussé une première porte en verre, entr’aperçu la trace de buée laissée par votre main transie de froid sur la vitre et écarté un triste rideau de feutre brun, vous sentez vos narines se gonfler d’une lourde odeur de fumée, de café et d’apfelstrudel encannellé. Vos joues rougissent de plaisir et vos mains prennent un coup de chaud. Vous êtes en Autriche, à Vienne et venez de pénétrer dans un de ses aussi confortables que légendaires cafés.

Merci à Holada
Celui-ci, vous l’avez bien choisi, vous abrite sous son plafond rose, blanc et doré et le velours fatigué de ses banquettes laisse voir, impudique, sa trame tout usée. Mirettes, papilles et oreillettes réveillées, vous pensez à ce que vous allez commander. Un coup d’oeil rapide sur la carte, et déjà un mot s’échappe du maelström germanique: Kaffee. Le deuxième oeil s’allie au premier pour partir à la recherche d’un serveur, qui presque aussitôt entre dans la salle dans son costume trois-pièce noir corbeau – et vous voilà sur le point de comprendre pourquoi l’habit fait le moine. « Herr Ober! » tente un client à votre gauche. Vos souvenirs d’allemand vous reviennent, oui, c’est bien ça, « Ober » signifie donc « Garçon!» et … « supérieur ».
Armez-vous d’indifférence face aux éclats d’humeur noire et maussade que ledit Monsieur Ober s’apprête à laisser s’épanouir sous vos yeux ahuris. L’auriez-vous peut-être dérangé? Ou demandé la lune? Juste le temps de vous abasourdir, le voilà reparti vers d’autres agneaux blancs. « Qu’à cela ne tienne, il doit être de mauvaise humeur », pensez-vous. Sur cette lancée, vous pourriez faire un petit tour des cafés viennois et constater la maussadité chronique des Messieurs Ober. Be my guest: après trois années d’exploration candide de la ville et de fréquentation assidue des Kaffeehäuser, que de centilitres de ma propre salive n’ai-je dû ravaler.
Pourtant, en cette glorieuse semaine de novembre, me voici à nouveau poussant la porte, écartant le rideau, reniflant avec ardeur, et posant avec satisfaction mon délicat sur le velours élimé. Et après plus de 1095 jours de patience, ou 26 280 heures d’attente secrète, j’ai eu la surprise d’être reconnue, saluée et servie avec sourire et plaisanterie, bitteschön.
Une immense clameur m’envahit: « Vienne, Vienne, tu voulais la voir et tu l’as eue! »
(Notons au passage qu’en Autriche, le fameux Ober, affublé d’un s, se métamorphose en un mot délicieux - crème. Fouetté, il devient Schlagobers…)